L'histoire des techniques est souvent
confondue avec celle des inventions. Beaucoup pensent que son but est de
dresser un tableau des différentes inventions, des dates et endroits où elles
sont apparues. Et quand on ne la confond pas avec l'histoire des inventions, on
l'assimile à une histoire des objets. Son but, selon beaucoup, serait
d'élaborer un catalogue élaboré, précis, rigoureux, des différentes formes
d'objets : moteurs, serpes, haches, roues de moulin, avions, frigidaires,
téléphones, machines à calculer… ce qui en ferait une histoire nécessaire
certes, mais ennuyeuse à écrire et à lire, et pour tout dire rébarbative.
Bizarrement, la technique n'est entrée que
tardivement dans le domaine historique. C'est incontestablement la plus jeune
des disciplines historiques liées à l'histoire de la production humaine.
Histoire sociale et histoire économique ont émergé comme champ historique
spécifique, distinct dans leur interrogation et leurs présupposés de l'histoire
évènementielle (qu'on appellerait aujourd'hui l'histoire factuelle) dans la
première moitié du XXe siècle, sous l'impulsion d'homme comme François Simiand,
Ernest Labrousse, March Bloch, Lucien Febvre pour l'histoire économique;
Georges Lefranc, Maitron pour l'histoire sociale. Mais les tentatives faites
par Marc Bloch et Lucien Febvre, pour que l'histoire prenne en compte le fait
technique, tentatives faites dans les années 1930, réitérées dans les années
1940, puis dans les années 50 avec cette fois François Russo, Roland Mousnier
n'aboutirent véritablement que dans les années 1970, lorsqu'il apparut de
manière assez éclatante qu'il n'était plus possible de traiter l'entreprise
industrielle comme un être immatériel, qu'il n'était plus possible de
l'envisager sous le seul regard de la quantification, ou sous la seule approche
du profit et de l'exploitation; lorsque les historiens économistes commencèrent
à admettre que s'occuper de l'histoire d'une entreprise, c'était d'une part
l'inscrire dans un triptyque hommes/capitaux/techniques; c'était d'autre part,
contextualiser ce triptyque, le placer dans un environnement lui-même
économique, social, politique, culturel, religieux, etc.
De l'entreprise aux techniques proprement
dite, il n'y avait qu'un pas. Il fut d'autant plus vite franchi par la jeune
génération que l'archéologie industrielle faisait irruption dans le domaine
historique, avec des les interrogations, le plus souvent techniques
précisément. C'est ainsi que l'on en vint à penser les techniques pour
elles-mêmes et dans leur contexte. L'analyse porta simultanément sur le XIXe
siècle industriel, l'époque révolutionnaire, le Moyen-Age dont les historiens
découvraient l'importance intellectuelle et matérielle. Bertrand Gille, qui
déjà s’était illustré par la publication d’ouvrage se rapportant à la formation
du grand capitalisme au XIXe siècle – où il travaillait implicitement la notion
de réseau – et à la banque, tout particulièrement
Une autre branche se développa en parallèle,
et à peu près dans les mêmes moments, celle qui lie l’histoire des techniques à
l’histoire des sciences. Maurice Daumas, qui d’ingénieur devint précocement historien,
initia ce mouvement dans sa thèse sur les instruments scientifiques au XVIIIe
siècle. La méthode et les postulats qu’il annonce en introduction et sur
lesquels il fonde sa recherche sont tout à fait remarquables eu égard à l’époque
où l’historien rédigeait sa thèse : 1953 ! Il y défendait l’idée d’un
lien intime du développement des sciences avec le développement des techniques ;
et montrait comment l’accroissement des capacités techniques des artisans ou au
contraire leur insuffisance s’avéra un facteur d’avancée ou de blocage des
sciences. La plupart des grandes avancées scientifiques, au XVIIe et XVIIIe
siècle, s’explique par l’étroitesse des relations entre savants et artisans de
très haut vol, entre pensée scientifique et pensée technique donc ; mieux
la technique souvent précéda la science. Rare, constate-t-il, sont les
découvertes purement scientifiques qui procurèrent des solutions aux praticiens
et artisans en situation de blocage. A dire vrai, la plus importante, la plus
évidente d’entre elles, fut la découverte des [épicycles] par Christian Huygens,
découverte qui aida considérablement les horlogers dans la réalisation des
montres. Mais ce fut l’exception qui confirma la règle : les grandes
avancées de la pensée scientifique en physique, en astronomie – en particulier la
révolution galiléenne – n’auraient pu avoir lieu sans les améliorations
considérables faites dans la confection des lentilles pour les lunettes, le
fort développement des machines hydrauliques, la compétence chaque jour plus
grande des ingénieurs. Ainsi, Leibniz fut ingénieur des mines avant que d’être
le mathématicien génial et le grand philosophe que l’on sait ; et jamais,
il ne tourna le dos à ses préoccupations premières. Ainsi Galilée, dans ses
considérations sur deux sciences, à ses yeux, le plus important de ses écrits,
louait-il la grandeur des arsenaux de Venise. Comme si de nos jours, les plus
grands parmi les mathématiciens, vantaient les techno-centres des grandes
entreprises automobiles, et reconnaissaient puiser dans le spectacle qu’ils
offrent, leur inspiration… ! On comprend que dans un deuxième temps,
Daumas se soit préoccupé de donner à l’histoire économique en général et à l’histoire
des entreprises en particulier, la matérialité qui convenait. Maurice Daumas
reçut en partage la première chaire d’Histoire des Technique du CNAM. Et le Centre
d’Histoire des Techniques qu’il y fonda, le CDHT, prit son essor autour de deux
vastes enquêtes qu’il dirigea, l’une sur l’histoire du bâtiment, l’autre sur l’histoire
des machines hydrauliques. La grande publication qui résulta de ce travail de
recollement des techniques qu’il entreprit en parallèle, le premier somme toute
depuis les travaux de l’Encyclopédie au XVIIIe siècle, fut l’Histoire générale
des Techniques, paru aux Presses Universitaires de France, entre 1969 et 1972.
Quant au courant qui envisageait de front, conjointement,
les progrès de la pensée technique et de la pensée scientifique, il trouva son
lieu de rassemblement et d’expression dans le Centre d’Histoire et de
Philosophie des Sciences fondé dans les années 1920, par Abel Rey – que l’on
songe : un centre privé ! Ce centre, devenu un laboratoire de
recherche de
On l’aura
compris : cette histoire qui d’emblée associa ingénieurs, praticiens et
historiens, est par essence
disciplinaire. Ce n’est pas la moindre de ses spécificités, et pour tout dire,
institutionnellement, une véritable difficulté. Il n'est guère possible à un
historien des techniques en effet de raisonner dans le monde clos de la science
historique. La raison en est très simple : la part d’implicite que comportent
les énoncés techniques est importante, et cela les rend rapidement opaques à
l’analyse. Le vocabulaire courant est rarement explicité, et bien souvent,
l’énoncé technique s’intéresse à ce qui change, à ce qu’on ne connaît pas
encore bien, sans se préoccuper de ce qui fonctionne depuis des lustres. Il
n’est pas pédagogique, mais informatif ; et il est d’autant moins
pédagogique, que longtemps, les formes d’enseignement des Métiers ont été
directes, sans média écrit, qu’elles étaient le fait de l’apprentissage et non
d’une formation scolaire. L’obligation d’explication est grande pourtant, et
bute obligatoirement sur la matérialité des machines, des aménagements
architecturaux et travaux d’infrastructure, qu’il faut décrypter, expliquer,
pour les replacer en contexte écrit, en contexte de terrain, voire les
valoriser dans une démarche muséographique. L’échange avec les ingénieurs,
techniciens, praticiens s’est donc rapidement révélé indispensable. Il en fut
de même pour les archéologues, par définition gens de la pratique et du
terrain, qui, eux-aussi, rencontraient dans leurs fouilles des objets
techniques, dont ils avaient besoin de comprendre la réalité et la matérialité,
pour la restituer et améliorer le repérage et la compréhension des indices. Ce
fut l’œuvre historique de l’Equipe d’Histoire des Techniques, créée par Paul
Benoît au sein de l’UFR d’Histoire de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, d’établir
le lien entre histoire des techniques et archéologie. La communauté s’élargit
aujourd’hui, dans ce qui est devenue le CHT, le Centre d’Histoire des
Techniques, aux archéologues expérimentaux, aux conservateurs du patrimoine,
aux restaurateurs d’objets. Lentement, les conditions se créent pour que se développent
autour de l’histoire des techniques, en lien avec les archéologues, les
spécialistes du patrimoine culturel, une archéologie post-médiévale et moderne ;
en lien avec les archéologues, les ingénieurs et les spécialistes de la
conception, une véritable archéologie industrielle.
Car la
question est bien celle de l’utilité : utilité scientifique, utilité
sociale aussi. A quoi sert en effet une histoire des techniques ? A quoi
sert de s’interroger sur des compétences disparues, sur des machines qui n’ont
plus cours, sur des vocabulaires et des savoir-faire en voie de disparition,
quand ils ne sont pas disparus, voire oubliés ? La question se pose tout
particulièrement dans un pays, qui n’envisage le progrès, l’avancée
technologique qu’à la condition d’opérer une table rase des savoirs pratiques
et techniques anciens, qu’à condition d’éradiquer les façons de faire
antérieures, de pratiquer l’acculturation permanente, en somme. Mais que d’emblée,
l’association se fasse avec les questions centrales et douloureuses aujourd’hui,
de progrès, de développement, d’avancée technologique, apporte un élément de
réponse. L’histoire des techniques, comme toute histoire est analyse raisonnée
du passé, en l’occurrence de ce passé qui lie l’homme à ses moyens d’actions, à
ce mode de pensée très particulier qui le fait inventer, créer, imaginer des
outils, des machines, et par lesquels il transcende sa condition : la
technique ne conduit-elle pas aujourd’hui à modeler l’humain, à interagir avec
les processus naturels, dans leur intimité la plus profonde, qu’il s’agit de la
matière (l’atome) ou du vivant (le génome) ?
L’intuition
a émergé au XVIIIe siècle à la fois de la perfectibilité humaine, c'est-à-dire
de sa capacité à se perfectionner en permanence telle que l’a définie
Condorcet, et de l’importance, pour ce faire, de
Le passé
est donc possiblement facteur de blocage par le jeu des représentations, par le
jeu des structurations sociales et institutionnelles, ou tout simplement par le
jeu des habitudes, des situations héritées, qu’elles fussent heureuses ou
malheureuses. Mais il est aussi facteur de développement dans la mesure où toute
avancée technique ou technologique, s’appuie sur une bibliothèque de pratiques
et de situations anciennes, ne serait-ce que pour son insertion dans le
quotidien des comportements, souvent tissé finement et bien difficile à
modifier. Voilà donc défini le rôle de l’historien des techniques : mettre
à jour, faire comprendre ce que furent les vrais et faux blocages ; ce qu’ils
sont aujourd’hui ; déjouer le rôle pesant parfois des représentations, des
structures et des institutions ; user de l’analyse des temps anciens
pour mettre à jour, expliquer, commenter ce va-et-vient incessant entre passé
et futur, détecter les vieilles résiliences, la manière dont furent levés, ou
pas, les blocages ; être moins dupes de ce que l’on donne pour nouveautés
du temps ; proposer des matériaux fiables d’études aux archéologues, aux
économistes, aux concepteurs ; aider les restaurateurs et conservateurs
dans leur connaissance du patrimoine culturel : objets de musée, objets de
collection qu’il faut maintenir en l’état, préserver de la destruction,
protéger.
Mais,
diront certains, y a-t-il besoin pour cela d’un domaine historique spécifique ?
L’histoire classique, en ses découpages institutionnels ne suffit-elle pas ?
Ne suffit-il pas à l’Historien d’être antiquisant, médiéviste, moderniste,
contemporanéiste, de prendre conscience de l’importance des techniques, et de
les intégrer dans leur recherche ? Il semble bien de fait que ce soit un
mouvement en cours : l’histoire des techniques, qui connut une période
faste, qui vécut dans les années 1990 si ce n’est un engouement, du moins un
succès d’estime, avec création de revues, publications, ouverture de postes
universitaires portant l’intitulé, stagne aujourd’hui, voire tend à disparaître :
on lui préfère les études patrimoniales ; et les historiens de l’économie,
bien maltraités eux aussi, de même que les historiens du monde rural, ont fait
leurs la problématique technique, qu’ils intègrent, qu’ils incorporent dans
leurs recherche. Ce dernier élément est intéressant, l’indice de développements
futurs, d’une relance. A condition toutefois qu’il soit admis ceci : 1) la
patrimonialité ne peut faire l’économie ni de l’étude historique, ni de l’approche
technique, quand bien même celle-ci irait à l’encontre des idées reçues ou des
idées vendables sur le marché du tourisme. 2) la temporalité technique déborde
largement, en amont et en aval, des temporalités politique et économique qui
fondent le découpage historique institutionnel propre à l’école française en
quatre périodes. Faire une histoire antique, ou médiévale, ou moderne, ou
contemporaine du marteau, de la roue hydraulique ; faire une histoire
moderne ou contemporaine de la machine à vapeur n’a guère de sens, pour prendre
les exemples les plus criants ; 3) travailler
dans une période, ne fait pas de l’historien, un omniscient ! La relation
de l’homme aux savoir-faire, à la technique, à la technologie, aux
techno-sciences s’est faite sur des modes différents de la relation à l’économie,
au politique, au religieux, au culturel… Décrypter de mode, appréhender
historiquement les processus d’action et les énoncés qui les accompagne requiert
un savoir-faire, une méthode, des outils pertinents, suscite des problématiques
spécifiques, toutes choses qu’il est préférable de connaître sauf à courir le
risque de passer à côté d’éléments essentiels, de ne pas établir les bons
points de comparaison. Nul ne peut prétendre en permanence refaire l’histoire
en somme !
Ce
cours se veut donc une initiation aux méthodes, outils et problématiques de l’histoire
des techniques. Nous supposerons connus à la sortie du semestre, les grands
auteurs de l’histoire des techniques ; nous supposerons acquis la
différence entre pratique, technique et technologie ; la différence entre
invention et innovation ; la distinction entre histoire technique,
sociale, intellectuelle des techniques ; les notions de système technique,
de culture technique. Nous supposerons comprise l’évolution des régimes d’innovation
selon les époques, de manière à pouvoir en rendre compte dans une dissertation
ou un commentaire de documents. Pour ce faire, vous disposerez de ce cours et
vous mettrez en jeu votre compréhension dans la matière dans le dossier dactylographié
qui vous sera demandé de réaliser dans le cadre du contrôle continu. Pensez
toutefois à élargir vos connaissances c'est-à-dire à regarder autrement que
distraitement et tardivement, quelques-uns des ouvrages qui vous sont
conseillés. Et cela, même s’il s’agit d’une option…
Bon
semestre que je souhaite fructueux à tous.
